2. Histoire rapide de l'édition française

 

 

Autrefois également
libraire ou imprimeur, l'éditeur devient plus indépendant à partir du 19e siècle.

 

Des débuts de l'imprimerie jusqu'aux années 1830, la fonction éditoriale a été assurée, soit par des imprimeurs, soit par des libraires. Ce n’est qu’au 19e siècle, le “ grand siècle de l’édition ”, qu’apparaît réellement une fonction éditoriale distincte. Cela se comprend pour tout un ensemble de raisons :

L’imprimerie devient un métier industriel où d’autres produits (la presse, l’affiche, les travaux de ville…) que le livre deviennent financièrement bien plus importants, amenant l’imprimeur à se spécialiser dans ses fonctions d’impression et à choisir dans les marchés d’impression. De ce point de vue, l’impression est devenue  un marché concentré sur les périodiques et le publicitaire, l’impression de livres ne représentant plus qu’une toute petite partie des activités de ce secteur industriel.

Le nombre de lecteurs augmente en ce siècle avec la scolarisation amorcée par les lois Guizot, Falloux, concrétisée enfin par les lois Jules Ferry qui rendent l'école gratuite (en 1881) puis  l'éducation obligatoire et l'enseignement public laïque (en 1882).

Parallèlement, le nombre d’auteurs et de livres publiés s’accroît dans de très notables proportions, avec une importante diversification et spécialisation et le commerce de la librairie, devant la masse des titres publiés (5400 en 1811, 14.000 en 1911 selon la Bibliographie de la France), devient également une spécialisation, avec une fonction de sélection, renseignement et aide aux lecteurs.

Ces trois spécialisations dans ces métiers sont donc concomitantes. Elles se retrouvent d’ailleurs dans l’ensemble des pays occidentaux.

Et bien évidemment, les évolutions postérieures n’ont fait qu’amplifier ces trois caractéristiques au 20ème siècle.
L’édition n’a plus qu’une part marginale dans l’imprimerie, elle représentait 5,5 % du CA des imprimeurs français en 2005, soit un peu moins de 400 millions d’euros sur un CA de 7,1 milliards. Néanmoins, depuis 2005, on constate que la production d’imprimés est en diminution constante sous l’effet du développement d’Internet (presse en ligne, dématérialisation de l’administration, etc.)  avec des évolutions d’ampleur différente entre les différents types d’imprimés : l’emballage et le livre se maintenant  (pour combien de temps encore pour le livre ?), au contraire de la presse ou des catalogues de vente par correspondance.

L’élargissement du nombre des lecteurs, et en particulier de celui des publics scolaires ou étudiants a longtemps profité à l’édition (cf. la concomittance entre l’augmentation du nombre des étudiants français, et spécialement dans les sciences humaines et l’âge d’or de l’édition d’histoire ou des sciences humaines des années 1960-1970). Cependant, ce mouvement semble aujourd’hui tri, la part du livre dans l’enseignement et la recherche étant en fort recul face aux revues ou à la lecture sur écrans.
Enfin, le nombre de livre édités ne cesse d’augmenter, tant en France que dans tous les pays occidentaux. 


D’où viennent les éditeurs ?
Des passerelles ont longtemps existé entre les différentes professions du livre et, au 19e siècle, avant la séparation progressive de ces différents métiers, on trouve souvent un libraire à l'origine d'une maison d'édition. Le libraire, en effet, est le mieux à même de connaître et de déceler les lacunes de la production éditoriale de son époque : ainsi Hachette, se lançant dans la librairie en 1826, décida très vite d'éditer les manuels et les dictionnaires rendus nécessaires par le développement de l'enseignement primaire et secondaire.

C'est également le cas d'Ernest Flammarion qui, en 1878, publiait L'Astronomie populaire de son frère Camille, sans doute le premier grand succès de l'édition de vulgarisation. Et le cas d'un libraire devenu éditeur s'est reproduit jusqu'à nos jours à maintes reprises, l'un des plus célèbre étant José Corti, l'éditeur de Bachelard, des surréalistes et de Julien Gracq, ainsi que de thèses de critique littéraire de premier plan.
Hachette, Ernest Flammarion, José Corti : des exemples de libraires devenus éditeurs.
L'Astronomie populaire éditée par Ernest Flammarion en 1878
La devanture de la première librairie de José Corti, 6, rue de Clichy à Paris

 

 

 

D’autres éditeurs, à l’origine, viennent de l’imprimerie et certaines imprimeries gardent aujourd’hui encore un département édition : c’est le cas de Berger-Levrault ou, pour donner un exemple de l’édition publique, de l’Imprimerie nationale.

Parmi ces nouveaux éditeurs, on trouve également des auteurs-éditeurs, soucieux de publier leurs œuvres, comme Pierre Larousse, à l'origine enseignant, dont l'œuvre capitale fut Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle.  Ce cas est tout de fois assez rare et même si, au 20ème siècle, on peut y assimiler Hubert Nyssen, directeur d'Actes-Sud, romancier saisi par l'envie de publier, ou Paul Robert, éditeur du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, il est rare que les écrivains deviennent des fondateurs responsables à part entière d’une maison d’édition. En revanche, nombre d’écrivains sont en charge de directions littéraires ou de collections. 
Pierre Larousse ou Paul Robert… des auteurs-éditeurs
Pierre Larousse, auteur du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle
Paul Robert, éditeur du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française
 

 

Il y a enfin quelques cas où une revue et parfois une entreprise de presse, sont à l’origine d'une maison d'édition : c'est le cas de Gallimard avec La Nouvelle revue française  créée en 1911 par Gide, Schlumberger et leurs amis ou, plus proche de nous, de la revue Autrement.  La revue sert alors de lieu d'expérimentation mais aussi de vivier permettant de rassembler des auteurs animés par les mêmes ambitions esthétiques ou idéologiques.  On se rapproche parfois ici du schéma d’une entreprise militante, du souci de certains auteurs de créer une structure nouvelle permettant d’éditer des textes novateurs, pas encore acceptés par les éditeurs en place. Ce schéma existe encore et est même réactivé par la dichotomie qui se creuse aujourd’hui entre une édition strictement commerciale et une édition plus exigeante, plus novatrice, s’inscrivant dans des domaines délaissés (théâtre, poésie, nouvelles, mais également philosophie, sciences humaines, art contemporain) par celle-là.

 

L'édition : un moyen de prolonger l'action d'information des entreprises de presse. Pour les grandes entreprises de presse, déjà très connues du public visé, l'édition est une occasion de prolonger une action d'information en profitant de leur notoriété et de l'existence d'un solide réseau de distribution.  Ainsi Ouest-France, premier quotidien français avec près de 800 000 exemplaires diffusés chaque jour, créait en 1975 une filiale destinée à l'édition de livres. Cet exemple a été suivi par Le Monde qui, en 1990, s'associait alors aux éditions La Découverte et enfin par Bayard-Presse dont les succès en matière de presse enfantine (Okapi, Pomme d'Api...) devaient se prolonger dans l'édition de livres. De même, les entreprises de télévision se sont souciées d’éditer en coéditions ou de manière autonome des livres (ou d’autres produits) liées à leurs émissions.

Cette extension vers l’information a amené des groupes de communication à investir dans l’édition. Le maître mot est alors devenu, pour ces groupes, celui de synergie ; un même produit peut ainsi faire l’objet de promotions ou d’éditions croisées selon les médias : un roman peut avoir quelques bonnes feuilles publiées dans un magazine du groupe, puis de bonnes critiques dans les journaux et magazines de ce même groupe, son auteur être invité dans une émission de télévision sur une chaîne contrôlée avant de voir ensuite son livre adapté pour le cinéma par la filiale audiovisuelle. Inversement un téléfilm se voit promu dans les magazines avant de faire l’objet de novellisation tandis que sa vedette principale publie ses mémoires rédigées par un nègre… tout cela dans des entreprises et filiales du groupe.

Enfin, dernier avatar de l’édition : ce secteur est également devenu l’objet de l’investissement des groupes financiers qui  régissent aujourd’hui l’économie mondiale.

Vers une concentration

En France aujourd'hui, Hachette-Lagardère et Editis (Grupo Planeta)) contrôlent la moitié du marché du livre. A l'opposé il existe une multitude de petits éditeurs.

Cet intérêt des groupes financiers et des holdings s’est traduit par un puissant mouvement de concentration des entreprises éditrices, voire par leur absorbsion au sein de groupes aux très nombreuses activités. Ainsi, en France aujourd'hui, l’édition est ainsi très concentrée : Hachette-Lagardère et Editis (Grupo Planeta) contrôlent la moitié du marché du livre avec leurs filiales de distribution. Mais à l’opposé il existe aussi une multitude de petits éditeurs.

Cette dernière évolution a bien évidemment des conséquences et on s’oriente de plus en plus vers une édition à deux vitesses : d’un côté on assiste à un mouvement de concentration croissant qui voit apparaître quelques grands groupes d’édition, eux-mêmes parties de grands groupes financiers, tandis que de l’autre, naissent, vivent et meurent de nombreux éditeurs indépendants à l’existence souvent précaire ou qui restent confinés sur des secteurs ou des créneaux bien particuliers. Cette évolution se retrouve dans tous les pays développés et l’édition française n’y échappe pas et présente même une concentration éditoriale qui dépasse celle des autres grands pays : Hachette-Lagardère et Editis contrôlent à eux seuls environ la moitié du marché du livre en France si on prend en compte leurs activités de diffusion et distribution.

 

 

En revanche, mais à l’autre bout de ce marché, il existe et il continue de se créer une pléthore de nouvelles maisons d’édition. Ces créateurs de nouvelles maisons d'édition appartiennent souvent au “ sérail ”, ils ont déjà une expérience éditoriale, en tant que directeur de collection, directeur littéraire, voire d’autres métiers effectués dans ou pour des maisons d’édition, etc. De ce point de vue, on assiste depuis quelques années à l’arrivée de nouveaux venus issus des ateliers graphiques. Depuis que la plupart des éditeurs délèguent le travail de maquette et mise en page à des sociétés spécialisées, il existe des professionnels particulièrement aptes techniquement à réaliser des ouvrages. Nombre de ces professionnels qui gèrent des ateliers graphiques et font éventuellement du packaging en viennent à adosser une activité éditoriale indépendante à leur société.

Cette expérience du milieu éditorial est précieuse à plus d’un titre car, outre la bonne connaissance de tous les mécanismes éditoriaux, elle permet aussi de se constituer le carnet d’adresses et d’auteurs indispensables. Très souvent aussi, ces anciens de l’édition vont défricher de nouveaux secteurs et éditent des auteurs ou des textes qu’ils ne pouvaient pas éditer dans les structures plus importantes auxquelles ils appartenaient précédemment : c’est aussi bien le cas de Paul Otchakovsky-Laurens qui a dirigé des collections littéraires chez Flammarion puis chez Hachette (où il où il avait notamment assuré la publication de La vie mode d’emploi, de Georges Perec) avant de créer la maison désignée par ses initiales P.O.L ou de Marion Mazauric, responsable des collections J’ai Lu chez Flammarion (où elle lança en particulier de jeunes auteurs sous l’étiquette habile de “ génération ”) avant de fonder sa maison Le Diable Vauvert, de Sabine Wiespieser qui a longtemps travaillé chez Actes Sud avant de créer la maison qui porte son nom ou, pour prendre un exemple non littéraire de Carl Aderhold et Véronique Sales, tous deux anciens éditeurs chez Larousse, qui ont fondé en 2011 une maison d’édition axée sur l’histoire et la géopolitique : Vendémaire.

 

Les créateurs de nouvelles maisons d'éditions sont issus le plus souvent du "sérail".
Logo de la maison d'édition de Paul Otchakovsky-Laurens, P.O.L
Logo de la maison de Marion Mazauric, Le Diable Vauvert.
  Mais d’autres raisons peuvent pousser des individus à devenir éditeur. Dans les domaines du livre de littérature ou de sciences humaines en particulier, c'est souvent la passion qui pousse à cette aventure éditoriale. De même qu’on montre souvent que les écrivains ont un “ second métier ”, enseignant, journaliste, cadre, etc., métier qui en réalité les fait vivre  et n’est point du tout, d’un strict point de vue économique, secondaire, car ils ne pourraient pas se contenter de leurs seuls droits d’auteur, de nombreux éditeurs ont aujourd’hui également un second métier. C’est en annexe à ce “ second métier ” qu’ils publient, à charge pour eux de s’autofinancer. Le modèle pourrait en être Fata Morgana, petite maison d’édition créée en 1966 à Montpellier par Bruno Roy, professeur d’université, et qui aujourd’hui compte à son catalogue, sous la forme de plaquettes à la belle présentation typographique (et parfois aussi d’éditions luxueuses à tirage limité) des auteurs tels que Bernard Noël, André Du Bouchet, Abdelwahab Meddeb ou Charles Juliet.

Se lancer dans l’édition, pour un nouvel éditeur sans grands capitaux au départ, est évidemment une aventure risquée qui se termine parfois très mal (un dépôt de bilan) ou qui conduit le plus souvent, après avoir fait un travail de défrichage, à se faire racheter par une maison d’édition plus importante, pour obtenir enfin, mais sous contrôle, les moyens financiers d’un développement plus important. Les groupes exploitent donc ce travail de découverte fait par ces éditeurs indépendants : leur stratégie d’expansion se fait par rachat externe de ces structures.

Inversement, dans l’édition commerciale et principalement dans l'édition dite lourde (références, produits électroniques, édition pratique, édition scolaire…) ce sont les technocrates et les diplômés d’écoles de gestion et de marketing que l'on trouve  aux commandes. Cette situation qui a conduit parfois à parler d’édition sans éditeur, pour reprendre le titre du livre d’André Schiffrin, est cependant tempérée en France par l’importance accordée à la littérature et aux sciences humaines et par l’existence de la loi sur le prix unique du livre (10 août 1981) qui a permis de maintenir un réseau de librairie de qualité, capable de défendre et de promouvoir des livres à rotation lente ou de fonds, ou tout simplement plus novateurs.

 

 
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